jeudi 2 juillet 2015

Cinéma (3): Le crabe tambour et le romantisme de droite

Lorsque j'étais étudiant, j'ai rencontré quelqu'un qui m'a fait découvrir ce que j'appellerais ici le "romantisme de droite".

Jusqu'alors le bain culturel dominant m'avait fait adopter le point de vue classique (et manichéen) sur le monde des idées.

La Gauche était le camp du progrès, de la créativité, du désintéressement, de la fraternité, de l'aventure, du don de soi, les "bons", quoi.

Et la Droite c'était le contraire: le repli, les possédants, la mesquinerie, les calculs, l'archaïsme, le conservatisme rétrograde.

La conclusion logique de tout ça était que toute vision du monde romantique, idéaliste et avec de la hauteur était forcément de gauche.

Du coup, la découverte de cet autre versant de l'idéalisme et du romantisme fut une surprise majeure.

Entre autres choses, cet ami me fit lire quelques ouvrages emblématiques du mouvement littéraire des hussards (à commencer par Roger Nimier bien sûr), il me conseilla quelques films et parmi ceux-ci me parla du Crabe tambour.

Ce nom un peu insolite m'est resté en tête jusqu'à ce que finalement je le vois enfin, tout récemment.

Le scénario en est le suivant : un médecin militaire, incarné par Claude Rich, s'engage sur un navire dont la mission est d'apporter un soutien logistique et médical aux morutiers français dans l'Atlantique nord.

Ce docteur est un homme au passé complexe. Il a connu l'Indochine française puis le sud Vietnam indépendant et vient de le quitter au moment où celui-ci s'apprête à sombrer devant les forces communistes.

On apprend qu'il a aussi perdu sa femme vietnamienne et que ce retour en France est un déchirement.

Sur le navire où il embarque, il retrouve un capitaine rigide et silencieux, joué par Jean Rochefort, un homme qui se sait atteint d'un cancer très avancé mais qui l'a caché afin de pouvoir embarquer.

Il va justifier cette dissimulation en expliquant au médecin que cette mission est un véritable impératif pour lui.

En effet, dans la zone morutière croise un navire commandé par "Le crabe tambour", une personne envers laquelle il a une dette d'honneur et qu'il doit absolument revoir avant de mourir.

Et il se trouve que ce crabe tambour est aussi le meilleur ami du médecin, qui l'a perdu de vue depuis quelques années.

L'essentiel de la suite du film verra les deux hommes passer leur temps à évoquer ce troisième, son parcours, ses combats et sa personnalité hors du commun.

Au fur et à mesure des discussions, on découvrira qu'il s'est lui aussi engagé en Indochine, avant d'en repartir seul sur une jonque, juste avant que la colonie ne s'émancipe.

Lors du voyage retour, il est fait prisonnier par des Danakils de la corne de l'Afrique, avant d'être libéré et de revenir en France.

Rentré au pays il enterre un frère mort en Algérie, ancien malgré-nous au parcours tragique, avant de reprendre son combat en s'engageant aux côtés des troupes françaises en Afrique du nord.

Il s'y implique dans le putsch des généraux, est condamné pour ça à la prison et c'est lors d'un flashback sur son procès qu'on comprend le lien qui l'attache au capitaine.

Passionné et bravache (il fait sonner le clairon par défi pendant ses déplacements en Indochine), il est aussi superstitieux, se promenant en permanence avec un chat noir qu'il nomme sa conscience.

Ce personnage fut semble-t-il inspiré de la vie rocambolesque de Pierre Guillaume, archétype de cet espèce d'aventurier dont la devise fut "Mon âme à Dieu, mon corps à la Patrie, mon Honneur à moi" (ce qui résume assez bien le personnage).

Le film est très beau.

Le rendu de la vie à bord du navire est très réaliste et fascinant. Les images de mer, les flashbacks sur les différentes vies du crabe tambour sont magnifiquement filmés.

Ce film offre un beau panorama des thématiques chères à Pierre Schœndœrffer (dont un intéressant portrait est dressé ICI), et à cet autre romantisme dont je parlais en introduction.

On y voit des hommes droits, d'un patriotisme ascétique, qui ont le goût du danger et le mépris du confort (le médecin vomit l'Europe et choisit l'Asie pour ne pas devoir s'y enterrer) et pour qui le respect de la parole donnée et l'honneur surpassent tout.

Ils ont également le goût du peuple, mais d'un peuple féroce, viril, archaïque, où chacun est à sa place dans une espèce de monde d'ancien régime.

Ce goût de la tradition, de l'éternité, de l'ascèse et du dépassement les mène tout naturellement vers l'armée, ce monde à part, millénaire et séparé des civils par une invisible barrière.

L’œuvre est également hantée par le rêve colonial.

Mais ce rêve n'est pas celui d'un outil de domination cruel et injuste, d'un moyen de s'enrichir ou de compenser une vie minable par un avantage racial.

Il est plutôt, dans l'esprit de Lyautey, un espace supplémentaire, le lieu d'une vie plus large et moins médiocre, un champ des possibles élargi, une sorte de Far West où l'existence aurait plus de saveur que dans une métropole étriquée, un univers où l'homme peut retrouver sa nature originelle.

Cet esprit fait bien sur écho au propre vécu du réalisateur, qui a découvert le cinéma à l'armée, et qui a filmé la chute de Dien Bien Phu et dont beaucoup disent qu'il n'est jamais tout à fait revenu.

Il parle d'ailleurs aussi de cette guerre dans la 317e section (dont on dit que c'est le seul vrai film français sur la guerre d'Indochine) et fait d'un de ses protagonistes le frère du crabe tambour.

En regardant ce film, j'ai également pensé au monde de deux auteurs que j'ai beaucoup lu plus jeune: l'un peu caricatural Jean Lartéguy, dont j'ai trouvé les romans dans la bibliothèque de feu mon grand-père et le flamboyant Joseph Kessel.

Tout comme les meilleures de leurs œuvres, le crabe tambour possède un charme envoûtant et donne une vraie image de cet autre romantisme.

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