vendredi 21 juin 2013

Le temps des yéyés

Mes parents, nés dans les années 40, ont eu pour jeunesse les Trente Glorieuses et ont commencé leur vie d'adulte dans les "sixties".

A entendre les gens qui l'ont connue, cette époque semble bénie. Au-delà de la simple nostalgie d'une jeunesse révolue, normale quelle que soit la génération considérée, il est vrai que c'est un moment particulier de notre histoire.

D'abord, la France d'alors était jeune. En effet, alors que la dénatalité avait angoissé nos dirigeants pendant de longues années, le baby boom, commencé aux alentours des années noires, avait complètement changé la donne.

Les enfants étaient nés très nombreux, et l'arrivée à l'âge adulte de cette classe majoritaire était en passe de changer le pays.

En effet, pour la première fois cette jeunesse devenait une génération propre, avec ses codes, ses ambitions, son envie de changement et son optimisme (le pays se reconstruisait de façon fulgurante, et son économie débordait de santé).

Pour la première fois apparaissait cette période qu'on appelle l'adolescence, cet entre-deux qui n'est ni l'enfance ni l'âge adulte et que les générations précédentes n'avaient pas connu, passant quasiment sans transition d'une période à l'autre.

Et l'un des codes de cette génération, peut-être le plus marquant, était la musique.

L'apparition de moyens individuels de diffusion (transistors et tourne-disques) avait permis l'éclosion de toute une génération de musiciens qui bousculaient le répertoire et les styles connus et dans lesquels se retrouvaient les jeunes de l'époque.

Leur inspiration anglo-saxonne, où le cri "Yeah!" était un classique, entraina le sociologue Edgar Morin à les baptiser, un peu par dérision pour cet espèce de mouvement apolitique et jouisseur, les yé-yés. Le nom est resté.

Lorsque j'étais enfant, mes parents regardaient souvent des émissions souvenir sur la musique de ces années-là, leur jeunesse. J'ai donc été vite familiarisé avec toute cette scène musicale, les Scopitones, le Golf Drouot, Salut Les Copains, les idoles, etc.

Cette musique me plaisait à l'époque, comme tout gamin aime ce que ses parents lui montrent par défaut. Puis quand je suis devenu adolescent, mon opinion a commencé à changer.

Tout d'abord, les paroles des titres de l'époque me faisaient rire par leur mièvrerie. Ensuite lorsque j'ai découvert que 90% des hits yéyés n'étaient que des reprises de titres anglais ou américains déjà amortis avec des paroles en français, cela m'a semblé la pire des trahisons et une pratique profondément méprisable.

A cette période de ma vie, j'écoutais surtout des chansons en anglais, de l'"authentique", du "vrai rock", enterrant bien vite les yéyés au rayon des anachronismes ridicules et honteux.

Et puis peu à peu je suis revenu sur ces opinions un peu trop tranchées.

La première pierre dans mon jardin fut de découvrir que les Anglais, mes authentiques Anglais!, avaient fait exactement la même chose que les yéyés hexagonaux.

En effet, les hits qui ont lancé les Animals, les Rolling Stones ou tant d'autres n'étaient que des reprises de succès américains, généralement écrits par des noirs et parfois déjà passés par une première relecture par des Américains blancs (qu'on se souvienne d'Elvis Presley, dont la renommée fut lancée par la reprise du blues "That's all right, Mama").

Et comme nos yéyés, nombre de groupes britanniques de l'époque ne dépassèrent pas la période des années 60, faute d'avoir su se recycler et faire autre chose.

Je me suis aperçu que ce processus de nationalisation des hits américains avait d'ailleurs touché la plupart des pays européens.

Cette intuition s'est confirmée le jour où je suis tombé, dans un ferry de la mer Baltique, sur un orchestre grisonnant qui reprenait tous les tubes chéris par mes parents...mais en suédois!

Autre point, le succès de "My way" de Frank Sinatra, basé sur la mélodie du "Comme d'habitude" de Claude François, tout comme celui de "If you go away" de Ray Charles, repris du "Ne me quitte pas" de Brel, montrent que les échanges ne se faisaient pas que dans un sens.

Enfin, de cette époque sont sortis de vrais artistes, qui ont su transformer l'essai et passer à autre chose, murir. Les carrières de Johnny Hallyday, de Claude François, de Dalida, de Serge Gainsbourg et de tant d'autres ont commencé par quelques hits yéyés.

Aujourd'hui, lorsqu'on écoute des titres yéyés, il en ressort un parfum d'optimisme un peu niais, une sorte de joie qui a bien disparu de tout ce qu'on a pu entendre ensuite, laissant l'image un peu lénifiante d'une époque tranquille et à l'eau de rose.

C'est oublier un peu vite la ferveur qu'ils suscitaient à l'époque, ferveur qui s'accompagnait de débordements de fans dignes de ceux qui viendraient plus tard écouter Bérurier noir ou Booba.

On peut citer les villes interdisant Johnny Hallyday parce que ses fans cassaient les fauteuils dans les salles de spectacle.

On peut aussi parler de la "folle nuit de la nation" du 22/06/1963, où le concert gratuit organisé par Salut les Copains place de la Nation a vu converger une foule énorme, dont certains membres se sont mis à vandaliser le mobilier urbain, à bruler des voitures et à combattre les forces de l'ordre.

En fait, cette musique c'est finalement la BO des Trente Glorieuses hexagonales, la version française d'une pop / rock à base américaine qui commençait à s'imposer au monde et accompagnait la naissance de la jeunesse en tant que groupe social à part entière. Ni plus ni moins.

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